les « bonnes sœurs »

J’avais envie de vous parler de personnes proches mais âgées qui m’ont racontées quelques anecdotes de leur vécu.

J’ai envie de vous en parler parce que tout cela me revient alors que je lisais l’information suivante : En Irlande du Nord, le gouvernement a annoncé avoir découvert des dizaines de restes de nourrissons dans un bâtiment géré par l’Église catholique (http://www.lemonde.fr/europe/article/2017/03/03/des-restes-des-796-enfants-morts-a-l-orphelinat-irlandais-de-tuam-ont-ete-identifies_5089116_3214.html)

Ca m’a ramené aux enfants placés dans le canton de Lucerne (Suisse) pendant la seconde guerre. Dans ces foyers où des enfants étaient placés pour être écartés des effets de la guerre ou de leur famille dite « dysfonctionnelle » en vertu de la morale de l’époque, les enfants étaient maltraités, abusé, torturés par des « bonnes sœurs » (https://www.letemps.ch/suisse/2012/10/07/lucerne-education-terreur et aussi https://www.diocese-lgf.ch/fileadmin/documents/Documents/Marini/MARINI_rapport_recherche_2016.pdf). Un foye était placé en plein milieu d’un village. Les habitants se souvenaient qu’ils entendaient les enfants hurler, mais personne n’a jamais soupçonné des maltraitances.

Je vais donc vous raconter 2 histoires. Toutes deux se passent entre 1942 et 1944 durant une époque troublée comme on le sait. Une époque où des parents tentaient aussi de sauver leurs enfants en les plaçant auprès de structures qu’ils savaient à bas risque d’invasion : les couvents. Des congrégations de « sœurs » en zone libre s’étaient spécialisées dans l’accueil d’enfants que l’on désirait cacher à l’envahisseur. Des enfants non pas abandonnés, mais placés le temps que leurs parents trouvent un moyen de mieux les élever ou que la guerre s’arrête ou d’être libres afin d’entrer dans la résistance.

M. est arrivée dans une congrégation de sœur lorsqu’elle avait 2 ans. Elles avaient été placées avec ses grandes sœurs parce que leur mère avait quitté leur père pour partir avec son amant et elle avait eu la bonne idée de  laisser ses 6 enfants à cet homme qui était un résistant de la première heure. Continuellement en danger et en mission, il avait préféré mettre ses enfants en sécurité dans ce couvent où il savait que ces filles auraient à manger, seraient au chaud et vivraient dans un certain confort.

Cela avait un coût bien sûr. Un prix à payer mensuellement. Sinon le lendemain de la date convenue du versement l’enfant était mis dehors sans ménagement avec son bagage. Qu’il y ait quelqu’un pour le récupérer ou non et quelque soit son âge.

M. va y rester 2 ans. Deux ans de peurs et de restrictions.

On pousse les parents a envoyer des colis de ravitaillement, après tout il faut bien nourrir les enfants tous les jours. Et en temps de guerre cela a un prix élevé. Les parents se privent, font du marché noir en envisageant à l’avance la joie de leurs enfants. La Croix Rouge aussi envoie des colis pour soutenir le futur du pays. Les colis arrivent chaque mois. Les « bonnes sœurs » sont ravies. Elles montrent aux enfants les colis reçus, elles sortent les victuailles et félicitent les enfants pour les bons parents qu’ils ont. Mais les enfant ne voient jamais ce qu’il y a dans les colis. Ils mangent à chaque repas une soupe grise et complètent parfois avec des racines trouver dans la cours. Pendant, qu’assises devant eux pendant les repas, les « bonnes sœurs » dégustent les pâtés, les gâteaux, le chocolat, les sardines en se pourléchant les doigts.

La nuit, les enfants dorment dans de grands dortoirs à plusieurs par lit pour se tenir chaud car les enfants ont froid, le dortoir n’est pas chauffé, seules les chambres des « bonnes sœurs » le sont. Ils ont peur aussi. Ils entendent des bombardements au loin. Et puis ils ont peur du noir, il y a tellement de petits parmi eux. Ils ont peur des fantômes. Ces êtres blancs qui ululent souvent la nuit dans la chambrée et poussent des cris horribles en s’approchant des lits. Les petits sont terrifiés, ils pleurent, font pipi au lit. Lorsque les fantômes repartent ils laissent le dortoir dans un état d’effroi. Et revenues dans leur chambre les « bonnes sœurs » rigolent des bonnes blagues qu’elles font en enfant cachées sous leur drap blanc.

Le lendemain matin, au levée les « bonnes sœurs » punissent les enfants qui ont fait pipi au lit et les condamnent à dormir la nuit suivante dans leurs draps trempés et glacés.

Parfois, lorsqu’il y a des accalmies et qu’il fait beau, les enfants ont droit d’aller se promener. On les emmène dans les bois. C’est bien les bois, car on peut s’y cacher. Les « bonnes sœurs » s’amusent tant à perdre les enfants et à les retrouver en pleurs. Elles s’amusent aussi à faire croire qu’il y a des serpents partout et que les enfants doivent avoir peur de se faire mordre à chaque pas. Et puis on peur surgir de derrière un arbre en hurlant, c’est si drôle. Si drôle de faire pleurer un enfant de 3 ans qui est terrifié.

Les enfants mal nourris, mal lavés, entre quelques sorties errent dans le couvent dans leurs vêtements sales. Pourtant dans les colis il y a des vêtements neufs et beaux. Mais jamais ils ne sont distribués aux enfants sauf à quelques uns dont les parents versent de très grosses sommes d’argent.  Mais les « bonnes sœurs » sont adaptatives. En effet, parfois, il prend une idée étrange aux parents : ils viennent voir leurs enfants. Et là, il n’est pas question de présenter la petite fille dans ses haillons. On enlève sur une enfant mieux vêtu la robe qu’elle porte, la laissant en culotte dans le froid, et on enfile sa robe sur l’enfant qui a de la visite. Vite un petite coup d’eau sur le visage. Et les parents se rassurent en voyant leur enfant si bien traité et remercie chaleureusement les « bonnes sœurs » pour leurs bons soins.

Au bout de 2 ans de ce régime, le papa est revenu chercher ses filles. Je ne sais pas vraiment comment mais il a été informé de ce que se passait. Il a refusé de payer tant que ces enfants ne seraient pas nourries et habillées convenablement. Ce qui a fortement déplu aux « bonnes sœurs » qui ont plié sous les menaces que ce qui se passait chez elles soit dévoilé. Et dès qu’il a pu il est venu récupérer ses filles tout en faisant un scandale au point que ses filles sont reparties avec des robes supplémentaires. M. et ses sœurs ont gardé des séquelles de leur passage chez les « bonnes sœurs » : cauchemars pendant des mois, peur du noir, phobie des serpents…

MJ, elle était plus grande. En 1942, elle a 6 ans. Elle avait un problème de colonne vertébrale. Aujourd’hui malgré son grand âge elle ne sait toujours pas ce qu’elle avait exactement. Peut être une scoliose. Bref, elle avait des problèmes de dos et elle a du porter un corset. Oh pas un corset joli et souple, mais un corset orthopédique, un truc épais et rigide, fait sur mesure qui partait de sous les aisselles jusqu’au milieu des hanches. Un corset dans une matière épaisse, rigide et rugueuse qu’on portait sur un sous vêtement afin qu’il n’irrite -pas trop- la peau. Un truc qui ne permettait pas de tourner à la taille, donc il fallait tourner tout le corps. Ce corset était serré sur le corps par des attaches afin qu’il puisse être bien adapté et qu’il bouge le moins possible car les glissements généraient des frottements sur le corps.

Alors MJ pendant la guerre se retrouve placée dans une congrégation de « bonnes sœurs ». MJ a du caractère, elle est issue d’une famille aisée, un père médecin qui officie sur le front et une mère issue d’une famille aristocratique  mais qui, fragile, est incapable de s’occuper de sa fille seule. Ils prennent donc la décision de la placer dans ce foyer le temps que son père arrive à avoir une nomination sur un poste arrière.

MJ se rebiffe souvent devant les ordres ineptes des « bonnes sœurs ». Alors il faut la punir. La journée on ne lui met pas de sous-vêtements sous son corset. L’intérieur très rugueux frotte toute la journée sur la peau de la petite fille, qui fini par rougir, faire des ampoules, suinter, saigner… Les « bonnes sœurs » versent alors de l’alcool à 90° pour cautériser. La nuit, on lui enlève son corset mais afin que son dos ne se déforme pas, on la fait dormir le peau nue sur une planche de bois épaisse. Et on l’attache fermement avec des sangles à tous les niveaux afin qu’elle ne bouge pas de la nuit. Elle a très mal au dos, elle crie, elle hurle. Les sangles rentrent dans sa peau. Les « bonnes sœurs » rigolent bien et lui disent que c’est pour son bien.

La nuit les « bonnes sœurs » passent dans le dortoir. MJ attachée ne sait pas vraiment ce qui se passe. Mais elle constate qu’elles restent parfois longtemps à proximité d’un lit et elle entend des bruits bizarres. Les enfants ont peur que les « bonnes sœurs » viennent quand la lumière est éteinte.

Au matin, à peine levée, on lui renfile son corset sur sa peau pleine de plaies. Puis direction la salle de bain collective où seule une eau glacée est distribuées aux enfants pieds nus sur un carrelage froid alors que les « bonnes sœurs » se font chauffer de l’eau pour leur toilette.

Il y a peu de nourriture et là aussi, alors que les enfants se contentent d’un brouet immonde, les « bonnes sœurs » se régalent devant les enfants de victuailles que les « bonnes gens » croyant viennent leur déposer par dévotion.

Tout cela a pris fin lorsqu’elles ont eu la mauvaise idée de s’en prendre à la fille d’un notable qui a déboulé et a fait déplacer tous les enfants dans un endroit plus accueillant. MJ a été récupérée par ses parents et les médecins ont expliqué que jamais leur fille n’avait eu besoin de dormir sur une planche, le port du corset en journée était largement suffisant. MJ a gardé des séquelles physiques, sa colonne n’a pas aimée du tout d’être écrasée pendant des nuits sur une planche dure. Elle voue une haine certaines aux « bonnes sœurs ».

On a longtemps cru -et on croit encore- que les personnes dévouées et détentrices d’une autorité ne pouvaient abuser des plus faibles. Surtout lorsque cela allait à l’encontre même de ce qu’elles prêchaient ou préconisaient. Lorsqu’on fait vœu de charité, d’humilité et de partage comment être mis en doute par des personnes qui veulent croire, que oui, quand on fait de tel choix on est fiable ? L’époque était différente, la guerre était là et chacun voulait voir de l’espoir parmi ceux et celles qui dans leur idéologie allait dans le sens tant attendu de paix, d’accueil et de chaleur humaine. L’histoire, et même celle contemporaine, nous a montré qu’il n’en n’est rien. Il y a bien sûr des personnes en qui ont peut avoir confiance, mais l’ennemi n’est pas toujours celui que l’on croit.

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11 réflexions sur “les « bonnes sœurs »

  1. En lisant ces récits terrifiants, je me demande : pourquoi ? Pourquoi vouloir faire subir ça à des petits enfants ? J’arrive à peu près à voir comment négligence, la maltraitance institutionnelle peuvent s’installer, comment la colère mène aux coups, mais ces traitement cruels, moqueurs, gratuit, qui font mal pour faire mal ? Comment on en vient à ça ?

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    1. Le pouvoir. Et l’assurance que ce pouvoir peut être exercé sans remise en question et sans même que l’intégrité feinte puisse étre mise en doute. La non méfiance voire la naïveté des « croyants ». Le tout dans une période où les gens ont d’autres préoccupations et où on a envie de faire confiance a des personnes qui se présentent comme étant charitable. C’est la rencontre de facteurs qui favorisent le développement d’une autorité vers un autoritarisme sadique.

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  2. Il est retournant cet article. Est-ce que tu sais s’il se passe qqch de biolique en temps de guerre (sécrétion de je ne sais quelle hormone suite au stress) qui favoriserait ce genre de comportement ?

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  3. J’essaye de comprendre comment de telles violences peuvent se produire. Est ce que le cas des soeurs, prêtre, etc… peut être comparé à la théorie de » la banalité du mal « de hannah arendt, je me pose la question parce que chez hannah arendt, eichman agit selon l’idéologie nazi or ici ces religieux sont sensés suivre la bible. Je ne connais pas bien la religion mais il me semble que ça prône un minimum de bienveillance et de pureté, à moins que le fait de croire en dieu leur font penser qu’ils peuvent tout se permettre, parce qu’il seront pardonnnés… j’ai du mal à comprendre…

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  4. Et des années après la guerre, ces couvents transformées en pensionnats religieux dans les années 60/70 gardent ils les mêmes méthodes? Peut on penser que les bonnes soeurs ont évoluées dans leur façon d’être et de pensées? Je trouve ces récits vraiment horrible et d’une telle cruauté que ça en fait froid dans le dos.

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    1. Oui pour certains. En tout ceux de Lucerne ont continué jusque dans les années 80. Celui d’irlande jusque 1970. … il semble que les exactions étaient moins présentes mais présentes nèanmoins. Aucun contrôle, pas de remise en cause, pas de plainte…

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  5. Je voulais ajouter aussi qu’il y a un paramètre qu’il ne faut pas minimiser : ces femmes ne connaissent rien aux enfants.
    Pour exemple, je me rappelle d’une amie qui il y a quelques années avait accouchée dans une clinique parisienne catholique. Les « sœurs » y tenaient surtout l’administration mais s’occupaient un peu des nouveaux-nés. Tant qu’elles se contentaient de les regarder, elles étaient tout sourire, s’émerveillait devant l’enfant mais si il fallait faire un soin simple elles ne savaient pas comment tenir les enfants, elles étaient très hésitantes au point que parfois elles faisaient mal à l’enfant sans le vouloir du fait de leur maladresse… Bref, elles ne savaient pas faire avec ces trucs remuant.
    en outre, ces « soeurs » avaient fait le choix de s’isoler le plus possible de la vie terrestre et elles se retrouvaient face à tout ce qu’elle avait fuit. La sexualité (pour avoir des enfants il faut pratiquer), l’enfantement, l’éducation… Elles ne savaient pas faire. Ces enfants étaient génant, mettaient en exergue les frustrations auxquelles elles se confrontaient… Elles se vengeaient sans doute du monde et s’en prenant à des faibles. Mais on ne peut nier que cela allait à l’encontre de leur engagement spirituel et qu’elles ne pouvaient pas ne pas voir la souffrance des enfants.

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