La psy, la perte, la mort

Alors que je regardais la fin de « Top chef » en espérant enfin que Jacintha allait enfin être éjectée, je me livrais à une réflexion sur mon travail.

Un jour, quelqu’un m’a dit que je pensais souvent à la mort, qu’elle faisait partie de ma vie. Cette personne se pensait immortelle et me disait que la mort ne faisait pas partie de sa vie. J’ai bien peur que le temps ne finisse par lui donner tort.

Mais je ne sais pas pourquoi ça m’est revenu. Et je me suis dit que c’était vrai, que la mort faisait partie de ma vie.

Mon histoire familiale sans doute déjà. Mais surtout mon travail. Un psychologue ne cesse de dire à ces patients qu’ils doivent « perdre » ou « faire le deuil » ou « se séparer du passé ». La rupture, la mort, le deuil font donc partie intégrante de ce que je fais chaque jour. Ce n’est sans doute pas un hasard. Je passe mon temps à « tuer le passé », non pas pour qu’il disparaisse des souvenirs, mais d’abord pour que la vérité soit faite et ensuite pour ramener à la vie. Maintenant que j’y pense je fais exactement la même chose avec mon histoire familiale. On ne choisit pas son orientation par hasard.

On se construit malgré les bobards et les morts dans le placard, mais la base est bancale. Il y a parfois des trucs qui ne vont pas, l’instinct dit « non ça ne s’est pas passé comme ça » ou « non ce qu’on m’a raconté n’est pas vrai ». Pour certains patients, cela devient une quête sans fin. Il faut néanmoins couper les ponts avec le passé et parfois l’arracher de sa peau. Symboliquement bien sûr. D’ailleurs je suis persuadé que certains tatouages servent à réinscrire sur la peau une nouvelle histoire pour marquer l’ancienne peau, le passé avec lequel on n’arrive pas à couper le « cordon ».

Mon job consiste à montrer aux patients que certes, ils peuvent se préoccuper du passé, mais ils doivent le laisser où il est, parfois très très loin. Il est étonnant aussi de constater que la passé peu présent parfois pendant toute une vie, refait surface brutalement sans qu’on sache pourquoi. D’ailleurs souvent ce n’est pas notre passé qui revient, mais le passé de ceux d’avant nous. Des choses qu’ils n’ont pu régler, qu’ils ont parfois tu tout simplement par colère, par honte, par souffrance. Chaque génération vit avec jusqu’au jour où un(e) devient le porte-parole. Celui/celle qui cherche, qui transmet les doutes, les questionnements, peut être même rétablit la vérité.

Alors est-ce que mon travail c’est être confronté à la mort ? Les termes sont clairs, mais je crois surtout qu’être psychologue c’est utiliser un discours mortuaire pour mieux enterrer les souffrances passées. Le psychologue est le croque-mort du passé négatif. Ce n’est pas lui qui « tue », ce n’est pas lui qui enterre, mais il montre comment faire et s’occupe des préparatifs. Il met en place des « rites de passage ». Parce qu’une fois le passé enterré, reste le présent et surtout le futur. Et comme dans tout bon enterrement, ceux qui restent, ce sont ceux qui vivent.

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8 réflexions sur “La psy, la perte, la mort

  1. Et bien, c’est amusant car je sors de chez la psy, et elle aussi m’a parlé de la mort, du deuil.(alors que je n’ai subi aucune perte..sinon celle de mon estime )..bref des fois en ressort aussi triste qu’après un enterrement !
    et sinon pour faire le parallèle, coté patient, on est mort de trouille d’aller chez le psy, puis des fois on est mort de honte pendant la séance, et à la fin on fait le deuil de nos 60 € qu’on aurait préféré utiliser pour aller faire les magasins !!!
    ok je sors 🙂

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  2. Merveilleux article!!
    Juste MERCi de prendre soin des « hommes »…Pas de chocolat … juste un merci !

    Faire le deuil de son passé … mais avant le comprendre car c’est lui qui ns a mis au monde, nous a fait grandir,…… après ne pas s’attarder trop longtemps dessus, l’enterrer et se « reconstruire » en sachant pq on est comme on est … pq on s’est mis des barrières et puis avoir le courage de faire sauter ces barrières afin de vivre le moment présent et regarder l’avenir avec un autre regard … être soi ! Sans attache, sans remords, sans culpabilisation, …
    Juste croquer la vie , avancer et regarder droit devant !
    Tout en sachant que nos parents ont eu eux aussi un passé et qu’ils ont fait comme ils ont pu, l’accepter, leur pardonner, …
    Le pardon est-il important ?? pour pouvoir faire son deuil ?

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  3. Il y a longtemps que je lis vos articles. Je les apprécie beaucoup et vous me faites souvent rire. Je commente pour la 1ere fois. J’aimerais bien vous avoir comme psy. Vous êtes pleine de vie! 🙂 La mort fait partie de la vie mais est dure a digerer. J’ai perdu mes parents en un an entre 2016 et 2017. J’ai toujours eu un probleme avec la séparation. Meme quand elle s’avère plus que nécessaire. Avec des hommes aussi :). Et la mort comme séparation, on ne fait pas plus inéluctable. J’ai 50 ans. J’ai été tutrice de ma mere sur la derniere année. Mes freres et moi avons une grande difference d’age et avons eu des parents assez cabossés par leur histoire personnelle. Je suis suivie depuis 3 ans par un psychiatre, car je sens un mal être depuis tres longtemps. Mais, les anciens reflexes ou mauvais schemas ou mauvaises habitudes sont tres difficiles a changer à mon age. J’aime bien ma psy. Mais même si je pense avoir progressé, mes vieux démons sont difficiles à chasser. Merci pour votre blog, plein de bon sens, d’humour et d’irrespect

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    1. La croiser n’est rien tant qu’elle n’a pas envie de t’emmener.
      Tiens une petite histoire :
      Il y a bien des siècles un marchant nomade arrive au souk de Babylone. Au détours d’une allée il fait face à la mort. Celle ci est très étonnée et lui demande « que fais tu ici ? ». Le marchand prend peur et s’enfuit de Babylone. Il va le plus loin possible et le soir il arrive au Caire. Là il se dit que la mort ne le trouvera pas. Il se rend au souk pour vendre ses marchandises et là, qui croise t il au détour d’une allée ? La mort. Il se dit que ce n’est pas possible, comment a t elle pu le retrouver ? Alors il lui dit « mais comme est-ce possible je t’ai croisé ce matin à Babylone. Tu avais l’air étonné et m’a demandé ce que je faisais là ! »
      « Oui » lui répond la mort « j’étais étonnée en te croisant à Babylone car je m’attendais à te croiser ce soir dans le souk du Caire ».

      Aimé par 2 people

  4. Argggg… la mort et ses incertitudes. Ne pas savoir si elle rode ou si l’heure est venue. Suis-je déjà au Caire ou seulement à Babylone? Vers mes trente ans et ce qui a suivi, j’avais tout bien rangé mes affaires: appris sur le tard à être sociable, accepté et vécu mon homosexualité, bon job, un peu de reconnaissance artistique, heureuse en couple. Le fleuve tranquille. Puis à 36 ans une médecin d’environ mon âge m’annonçait avec de la crainte dans le regard que j’avais un cancer du sein. C’est l’âge qui les inquiétait tous. Même quand on passe les exams pour la recherche de métastases, l’éventualité de la mort reste quelque chose d’irréel et flou alors que le stress est bien présent. L’odeur de la transpiration n’est pas la même. Une fois la chimio et les rayons derrière moi, je me suis dit que peut-être j’avais trop bien rangé mes affaires. Qu’il devait rester du linge sale quelque part… Je suis allée voir une psy, et au fil du chemin, j’ai mis le nez dans le linge sale effectivement accumulé, remisé dans un coin pour que personne ne le voit, même pas moi, j’avais travaillé pour ça. Et de ce linge a émergé des parfums de honte, d’inconsistance, de vide… faisant place à des comportements oubliés d’une ado qui se coupait ou se mettait des poings écrasés au bord de la mâchoire. Aucune envie de mourir là-dedans!… Mais celle de se faire ‘bien’ mal. De se nier, de se faire disparaître kilo par kilo. Les pulsions de vie, les pulsions de mort… sur le fil d’un combat si singulier. Je suppose qu’il faut pouvoir les entendre afin de savoir être, et de ne pas passer trop tôt par le Caire.

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  5. On est tous condamner le truc c’est qu’il faut y penser suffisamment pour vivre sa vie aussi efficacement que possible mais sans y penser tout le temps sinon on ne vit plus. Quand on perd des proches c’est aussi pour ça que c’est difficile outre le manque et la douleur, leur mort nous rappelle qu’on va y passer aussi. On se bat tout le temps pour vivre, finalement, on reste enfermé dans le passé parce qu’au vu des expériences déjà pourri qu’on a eu on se dit que si le futur est pareil, il ne vaut mieux pas y penser, et de toute façon on connaît déjà l’issu. C’est quand même triste le » psychologue croque mort « , derrière la volonté d’enterrer le passé il y a quand même une volonté d’aider à vivre, au contraire je pense que c’est un des métiers qui est le plus du côté de la vie!

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