Mes patients de l’extrême

Comme tous les psys je me fous totalement des opinions politiques de mes patients. D’ailleurs c’est un sujet qu’on n’aborde quasi jamais même si je devine parfois à leurs paroles qu’ils sont plus de gauche ou de droite. Mais ça n’a pas d’importance ce qui m’intéresse c’est l’être humain assis sur mon canapé qui vient avec ses questionnements ou sa souffrance.

Il m’arrive, c’est assez rare, d’avoir quelques patients qui sont de droite. Très à droite. A l’extrême même.

Ceux là, je le sais vite, parce qu’ils se situent rapidement volontairement. En général au bout de 15 minutes. Entre temps ils m’ont racontés leurs difficultés en me disant qu’ils aimaient bien ce qui était extrême (et je pense bêtement « sport »), ils m’expliquent qu’avec leurs amis ils se voient pour parler de sujets… euh… extrêmes (je pense « sexe »). Et puis je comprends ! Non, ils sont d’extrême droite. Et c’est l’occasion de tenter de comprendre pourquoi.

Je ne ferai pas de généralisation, mes quelques patients ne sont sans doute pas représentatifs de la majorité des « pratiquants » mais voici 3 situations :

Jérémie a la trentaine. Il est cadre dans une grosse boîte. Il porte un costume bien taillé mais a un côté extravagant dans le choix de ses accessoires. Il a eu une enfance assez banale dans une famille plutôt communiste. Et il a été entraîné dans un groupuscule d’extrême droite par un ami. Et il y est resté. Ce qui lui pose problème. Car aujourd’hui il est marié et sa compagne n’apprécie guère ses réunions amicales qui virent toujours à la bagarre.

Car si Jérémie a bien limité le nombre de réunions auxquelles il va, il s’ennuie, il ne pense qu’à retourner voir ses potes.

Mais pourquoi donc ?

Parce qu’il s’y marre bien. Ils picolent tous, se montent la tête et une fois bien bourrés finissent par aller chercher une baston. Peut importe qui, où, comment, il s’agit juste d’aller se battre. Alors ils savent où trouver. Il suffit de se présenter au bon endroit, de lancer quelques insultes bien choisis qui vont mettre le feu et la castagne peut commencer.

Quelle belle soirée !

Jérémie n’arrive pas à grandir, il reste un éternel ado et ne recherche en fait dans son engagement dans l’extrême droite que des fortes relations amicales viriles, les coups donnés et reçus étant ce qui les réunit, symbolique corporelle de leur lien.

 

Marcel a 35 ans. C’est un très bel homme athlétique et grand champion dans un sport. Issu d’une famille avec un père militaire, il a été élevé dans la rigidité, la performance et l’idée qu’on doit toujours être le meilleur. Marcel se tient très droit, il est blond aux yeux bleus, il est rigide et autoritaire.

Il a un gros problème, il n’arrive plus à être le premier en compétition. A 35 ans, il se fait doubler par les petits jeunes. Il  ne veut pas et veut rester premier. Il est clair, les jeunes manquent d’éducation, de morale et de code de l’honneur c’est pour cela qu’il est entré dans un groupe d’extrême droite.

Je lui explique qu’à son âge c’est normal de ne plus être le premier et qu’il va falloir qu’il l’accepte. Je lui montre que ses relations à son père, dans laquelle la performance est le seul moyen d’obtenir un mot gentil, conditionne ses attentes, ses comportements et ses idées.

Il entend mais, si en fait il exprime à demi mots sa haine du père, il considère que la performance et être dur avec soi sont des valeurs essentielles sur lesquelles ils ne reviendra pas. Et sur le seuil de la porte, alors qu’il se retourne pour me dire au revoir, j’ai cru pendant une fraction de seconde qu’il allait me faire un salut nazi. Je ne l’ai pas revu.

 

Pour finir, voici Arnold. La trentaine lui aussi, un enfant, marié à Rayane algérienne.. Depuis qu’il est jeune il a toujours aimé les femmes magrébines, il aime leurs longs cheveux noirs, leur teint mat et leur fort caractère. Je m’étonne en souriant de son choix de compagne au vu de son adhésion politique. En fait dans son groupe personne n’est au courant. Ses amis savent qu’il est en couple, mais il est secret sur sa relation. Avant il a été brièvement en couple avec une des femmes du groupe, mais c’était infernal, il m’explique que les femmes dans les groupes d’extrême droite ne cessent de pousser les hommes au racisme et à la bagarre en les incitant à l’action quitte à insulter leurs amis, « t’as pas les couilles d’aller casser du renoi ? »… Il a préféré prendre ses distances et aujourd’hui lui et ses amis évitent de laisser des femmes influencer le groupe.

Je reste un peu pantoise et lui demande pourquoi il est dans ce parti alors qu’il vit une relation impossible ? Parce que l’ambiance fraternelle lui manque. Il m’explique que c’est une ambiance virile, de super potes, on boit, on rigole et on se bastogne avec des magrébins. Et alors ça ne le gène pas ? Si si, d’ailleurs il évite d’être l’instigateur et ne se bat que si ses amis ont besoin d’aide.

Arnold a bien compris qu’il avait besoin de garder un temps pour lui, de relations et soirées amicales. Le problème c’est que toutes ses connaissances font partie d’un groupe d’extrême droite, même son meilleur ami qu’il connaît depuis son enfance et que sortir du groupe qui ne correspond plus vraiment à sa vision l’isole et lui fait perdre ses amitiés.

 

On le voit dans ses 3 exemples choisis, il y a ici deux conceptions dans l’adhésion à un groupe d’extrême droite :

  • un partage de valeurs , d’éducation conservatrice, de performance et de réussite
  • un partage d’amitié virile parsemée d’actions de renforcements

Dans les 2 cas, il s’agit néanmoins de rester « entre soi », les cibles étant les mêmes quelque soit l’idéologie partagée et si dans le premier cas la notion d’aryanité et de racisme est très présente elle reste en filigrane dans la seconde.

Dans tous les cas, les patients ne vont pas loin dans leur psychothérapie. Dans le premier cas, l’ouverture d’esprit ne se fait pas. Dans le second, il y a une vraie évolution mais face au remaniement de ses idées le patient a peur de se retrouver sans amis et le conflit met fin à la psychothérapie. Dommage.

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18 réflexions sur “Mes patients de l’extrême

  1. Ça éclaire sous un nouveau jour certaines choses. J’ai eu l’occasion de croiser un cas n*2, ou effectivement il remettait en cause ses choix et avait envie de s’éloigner de ce milieu ultraviolent mais au moindre soucis d’un membre du groupe replongeait invariablement dans la violence qu’il tentait de fuir… Moi j’ai fini par couper les ponts…

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  2. C est marrant. ..avec le thème des élections qui traînait partout , je me suis demandé si j accepterais de consulter un psy que je saurais voter à droite très à droite.. et bien non je ne pense pas, je n aurait pas envie de partager mes pensées avec qqun qui aurait des valeurs trop éloignées de moi. D un autre côté, il y peu de chance que je connaisse les opinions politiques du psy.

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  3. Ce besoin de baston, me fait un peu penser, en moins hard, aux exactions du fameux « klu klux klan ». Sans parler d’un partie politique en particulier, est que quelque part on peut dire que les extrémistes sont rigides? qu’ils soient de droite ou de gauche. J’ai compris que tu n’avais pas eut de patients d’extrême gauche mais le principe des extrêmes n’est il pas une certaine rigidité dans la façon de penser? Ne voir que d’une seule vision et ne pas s’en écarter?

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  4. J’ai utilisé la totalité de mes trois dernières séances pour parler de politique, et j’avais annulé ma séance quand Trump était passé.
    Je ne m’étais jamais questionnée sur le pourquoi ni si les autres le faisaient aussi mais la ça me questionne carrément que vos patients n’en parlent pas!

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    1. On parle plutôt économie surtout avec des patients coincés au stade anal. Je crois que si un patient me parlait politique pendant toute une séance, je lui demanderais de réfléchir pour la sèance suivante sur le sujet qu’il s’est débrouillé pour ne pas aborder.

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      1. J’ai lu plusieurs fois la signification des différents stades mais je n’ai jamais réussi a saisir. Je ne comprends pas la première phrase.

        On parle pas de soi quand on parle politique?
        Peut être pas quand c’est sur trois séances, mais en general?

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  5. Salut 🙂 je m’éloigne un peu du sujet pour commencer…Alors moi j’avoue que je ne fais pas partie du FN ni dans aucun autre groupe de façon officiel (j’attends que Marine change de nom pour les médias arrêtent enfin de l’embêter) mais j’adhère complètement et depuis tjr aux idées de l’extrême droite (avant j’étais juste de droite mais au final les idées de l’extrême droite se rapproche trop de mes convictions)..

    Quelque chose chez vous Vergi me faisait penser que vous adhériez aussi à l’extrême droite mais je n’osais pas poser la question…car si je reste très en gros, sans aller dans les détails ma vision est que symboliquement l’essence de l’extrême droite et de la psychologie sont très proches car vont dans le même sens et tourne autour des mêmes principes: la responsabilisation individuelle, le dépassement de soi, l’arrêt de la victimisation surtout, mais aussi de l’anti culpabilité, la nécessité de règles claires strictes et extrême parce qu’il le faut, à la base pour avancer (un peu comme il faut un cadre clair et défini pour un enfant pour bien l’élever, trop de liberté tue la liberté)…ect.

    Concernant mon profil, je ne me reconnais pas de bases dans le profil type du pro extrême droite. je suis métisse, homosexuelle, jeune, anti-conformiste et très ouverte aux autres et attaché à leur bien être, et je déteste les conflits et peu importe si on ne pense pas comme moi. Vous avez dit : » »Je m’étonne en souriant de son choix de compagne au vu de son adhésion politique » je pense qu’il y a un malentendu général au niveau de l’extrême droite mais ce n’est que mon avis » . Par contre, je suis parfois dure dans le genre que je déteste fortement la victimisation des autres et même de la mienne quand ça m’arrive (et donc peut-être rigide à ce niveau)…voilà

    Bref, j’étais bien au clair avec mes convictions et bien avec moi même jusqu’à ce qu’une amie que j’adorais profondément me quitte et me bloque en une minute! J’ai disparu de sa vie après deux ans de relations. Elle n’a pas supporté que j’adhère aux idées de l’extrême droite. Au final, la rigidité et la « haine » soit disant n’est elle pas du côté de ces personnes? Ma douleur est très grande depuis donc ça oblige à se poser des questions. Aussi, je suis tombée sur un forum de psychologue sur facebook où une psychologue disait que c’était impossible pour un psy de voter pour Marine et je n’arrive pas à comprendre pourquoi.
    Ma psy « déteste » le FN, ainsi je n’en ai jamais parlé de peur qu’elle ne m’apprécie plus…mais pourquoi exactement, ya pas de psy à droite ni à ‘extrême droite? Alors je parle pas bien sûr du fait qu’il y a des c**** et des racistes au fn (tout comme dans les autres partis) mais par rapport aux idées mêmes du FN.. si vous acceptez de répondre bien sûr.

    Je vous avoue que les psy sont mes dieux hihi 🙂 et je leur donnerai toujours raison, mais sur ce coup je n’y arrive pas pour l’instant. Mais, c’est moi qui vais consulter donc j’accepte qu’il y ait un problème chez moi surtout au vu toutes mes névroses. 😦

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    1. J’ai bien que la psychologie ne demande en aucun cas le dépassement de soi, pas plus que l’application de règles claires et strictes… Ca c’est ta vision qui te permet de justifier ton adhésion. Donc psycho et extrême droit sont très éloignées.
      Tu peux venir défendre les théories du FN si tu veux mais il n’empêche que le FN et certains groupes qui adhèrent à cette orientation politique sont racistes, antisémites et nationalistes. Faire fi de tout cela c’est être aveugle (et des 2 yeux ! lol). Etre ouverte aux autres c’est bien, mais lorsque les autres doivent être de la même nationalité, de la même couleur de peau, de la même religion et avec la même pensée, il y a comme un problème. Je sais, tu n’es pas la première, qu’il y a bien sur des personnes de toutes sortes au sein du FN et je reste persuadée que Marine Le Pen n’adhère pas totalement aux théories originelles du FN mais qu’elle l’a fait 1. parce que cela lui ouvrait la porte de la présidence et 2. parce qu’elle a besoin de cette valorisation paternelle. Quand elle aura enfin résolue son Œdipe elle pourra sans doute s’émanciper des idéologies d’extrême droite. Mais c’est mal barré et pas sûr que la mort du père la libère.
      La grande question est pourquoi voudrais tu tellement que les psys soient de droite ? Ca répondrait à quoi ?

      Aimé par 1 personne

  6. Bonjour Vergi 🙂
    Je vous ai laissé un mail plus tôt concernant ma position politique et une question sur les psychologues anti droite et extrême droite…
    Votre réponse m’intéresserait beaucoup mais encore une fois j’ai fait preuve d’impulsivité (vraiment maladif chez moi) et je ne veux pas installer de débats inutiles ni faire ma « rageuse » (je m’emballe trop quand on parle de politique, et vous n’avez pas à subir cela) face à votre article qui n’avait pas ce but ni que vous pensiez que c’est un troll :s
    bref, pourriez vous ne pas publier ces deux commentaires?
    Milles excuses et merci énormément

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      1. Ok ok…C’est juste que j’ai parfois tendance à me lâcher ici sans me relire, sans savoir dans quel sens je veux aller, réfléchir…ect, comme si c’était mon journal intime lol du coup c’est pas top top :s!

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      2. Ben moi ça me tracasse vraiment cette idéologie qui nie l’existence des autres. ça m’a bien tracassé durant toute la campagne ces réponses simples à des problèmes compliqués. genre « on a qu’à fermer les frontières » les yaca yaca ! qu’est-ce que ça veut dire ? on construit un mur, ? on tire sur les avions qui passent ? on flingue ceux qui arrivent par la mer ? c’est quoi l’idée ? ça me tracasse les discussions qu’on a avec les gens prêts à voter FN et qui, pour ceux que je connais, ont zéro argument ! ça me tracasse qu’on dise « yaca enfermer tous les fichés « S », comme si c’était possible, d’un simple point de vue pratique déjà ! ça me tracasse que mon pays soit devenu ça ! ça me tracasse moi ,petite fille d’immigré italien ayant fui le fascisme ! ça me tracasse qu’on me dise « ben on a essayé la gauche et la droite ça a pô marché alors on a qu’à essayer le FN. genre si tu as gouté les fruits et les légumes et que ça t’a pas plu mange de la M….. ! Genre oublions le régime établi en France entre 1940 et 1944 et ses égarements !
        ça me tracasse parce qu’on n’est pas passé loin et que dans 5 ans ça pourrait bien me tracasser encore plus ! Et ça ne me tracasse pas que tu me publies ! voilà !

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        1. On arrive dans les gènèrations qui n ont pas de recits de guerre par leur gtands parents, ceux là le facisme ils ne savent pas ce que c’est et la guerre et ses sèquelles semblent relever du moyen áge. L humanitè n apprend pas de ses erreurs, ça se saurait. Et n oublions.pas les cycles, après la Rèpublique avec la démocratie vient puis la royauté, puis le fascisme puis la Terreur puis la Révolution puis la Rèpublique…

          Aimé par 2 people

      3. Et oui puisqu’il faut dire à ceux qui ne le savent pas qu’on ne sort pas d’un régime fasciste en votant simplement autrement aux prochaines élections 5 ans après…quand on donne le pouvoir à un parti d extrême droite, il ne le rend jamais, il faut une guerre ou une révolution : Allemagne Italie Espagne Portugal etc ….Et si vous ne savez pas ce que c’est que vivre sous un régime fasciste, demandez aux grecs ce qu’ils en pensent !

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