Théatre : Cendrillon de Joël Pommerat

JPOMMERAT-CENDRILLON

Cendrillon. Voila qui éveille chez beaucoup d’entre nous des souvenirs d’enfance, de cette petite fille maltraitée par sa belle-mère et ses deux demi-soeurs mais aussi d’un père non présent qui laisse faire. Une jeune fille que l’on couvre de corvées plus humiliantes les unes que les autres et qui s’y adonne dans la joie et la bonne humeur… accompagnée de souris et d’oiseaux chantant (Merci Walt). Et puis la bonne fée maladroite, celle par qui le bonheur arrive, la pantoufle de verre (ou de vaire selon les versions)… Bref, un conte qui fait rêver au prince charmant mais qui nous apprend aussi qu’en acceptant les vicissitudes de la vie tout fini par s’arranger.

Dans « Cendrillon » de Joël Pommerat (joué au Théatre Saint Martin – Paris) le conte en prend un coup dans l’aile. C’est un conte contemporain qui se passe aujourd’hui ou n’importe quand, on ne sait trop où et ça n’a pas d’importance. Au théatre la salle est comble orchestre comme balcons.

C’est l’histoire d’une jeune fille imaginative qui a perdu sa mère. Et comme elle n’arrivait plus à comprendre cette mère allongée sur son lit d’hôpital et qui parlait trop bas, elle imagine ce qu’elle lui dit. Au travers des souffles de fin de vie elle entend que pour que sa mère ne meurt pas totalement elle doit penser à elle sans cesse.

Sa vie devient conditionnée par cela, il faut penser à sa mère au maximum toutes les 5 minutes afin qu’elle ne meurt pas. Elle fait cela depuis des années. Sa montre sonne chaque 5 minutes. Son père, ce père mou et sans autorité, veut se mettre en couple. Avec une future belle-mère désagréable et dominante dotée de 2 filles insupportables qui vivent dans une maison transparente entièrement en verre contre laquelle les oiseaux ne cessent de se tuer en se cognant.

Bien sûr Sandra, c’est son prénom, qui a désormais 15 ans, gène cette nouvelle famille et se voit attribuer une lit à la cave. La bonne fée, vraiment pas douée, va lui faire oublié de penser à sa mère pendant plus de  5 minutes. Horreur, sa mère est-elle morte désormais ? Elle en serait responsable ! Alors pour se punir Sandra va devenir Sendrier, celle a qui on attribue quelques taches ménagères mais qui réclame les plus ingrates, les plus humiliantes, les plus écoeurantes. Car Sendrier veut se salir, devenir moins que rien, ne plus exister.

La bonne fée, décidemment pas douée, finira par l’amener au bal du palais où le jeune prince, 15 ans lui aussi, attend un appel. Un appel de sa mère. Ca fait 10 ans qu’elle est partie et que du fait de grèves elle n’arrive pas à revenir au palais. Chaque soir elle tenterait d’appeler son fils pour le rassurer, mais elle n’y arriverait pas et son fils attend son retour. En fait, cette mère est morte mais le père n’a pu se résoudre à le dire à son fils pour ne pas le faire souffrir.

Sandra et le prince vont se croiser, discuter et se trouver. Il lui donnera sa chaussure et celle qui perdra la sienne sera la belle-mère…

Entre temps Sandra a appris que la Reine était morte. Et lorsqu’elle recroisera le prince, elle lui apprendra la nouvelle. Et dans sa volonté de lui faire comprendre que quand les gens sont morts ils ne sont pas vivants, elle comprendra qu’elle aussi se leurre depuis longtemps.

Ca fini dans une danse de libération endiablée. Sandra et le prince resteront bons amis. Sandra finira pas savoir ce que lui a réellement dit sa mère (et ça n’a rien à voir avec ce qu’elle avait compris). Et la père de Sandra trouvera la force de ne pas épouser la marâtre qui restera à jamais dans sa maison en verre avec ses deux filles.

 

Le texte de Joël Pommerat nous parle de 2 sujets. Un secondaire, le rapport à la mort. Les gens sont-ils vraiment morts lorsqu’on continue à penser à eux ou si on ne les sait pas décédés ? Et un sujet principal : le poids de la parole et du mensonge. La parole de la mère de Sandra, enfin la parole présumée par Sandra, qui conditionne toute sa vie, ses pensées, ses comportements, sa soumission, sa non existence. La parole du père du prince qui ne dit pas la vérité, parole qui conditionne ses comportements, ses relations et sa mise en attente de la vie. Le mensonge aussi. Car Sandra et la prince se mentent. Sandra sait que sa mère est morte et que le fait de penser à quelqu’un ne suffit pas à le maintenir un peu en vie. Le prince se doute bien que rester coincée 10 ans dans des grèves de transport ce n’est pas possible. Mais les pères en mentant à leurs enfants (volontairement pour le père du prince, sans mettre fin au délire de sa fille pour le père de Sandra) conditionnent la vie de leurs enfants mais aussi leur propre vie (il faut mentir ou dire que ce n’est qu’un jeu d’enfant).

Chacun ment et se ment. Et le pire c’est que chacun sait qu’il se ment et qu’on lui ment. Mais chacun s’obstine à croire que tout est vrai parce que ça les arrange ses enfants de croire que leur mère est vivante.

C’est la parole et la rupture du mensonge qui viendra libérer tout le monde. Sandra entend le père du prince qui raconte la vérité. Elle peut dire la vérité au prince. En libérant cette vérité, elle prend conscience de son propre mensonge et s’en libère aussitôt. Chacun peut alors vivre une vie heureuse, les pères comme les enfants.

Les acteurs sont très bons. La comédienne qui joue « la toute jeune fille » est vive et bondissante. Chapeau à la comédienne qui joue la belle-mère qui se couvrera de ridicule, elle est excellente. J’ai été étonné d’entendre beaucoup de rires dans la salle. Parfois c’est drôle, j’en conviens, mais parfois ce qui parait drôle ne l’est pas, c’est même dramatique. Sous couvert d’une scène, d’une parole, d’un geste amusant toute la détresse ou la souffrance est exprimée… Je crois que beaucoup de spectateurs sont restés au premier degré du texte, la réaction d’une partie du public (tout le monde ne rit pas) est parfois totalement décalée me semble-t-il.

J’ai deux bémols :

1. la cigarette. Car cette cigarette du père à un rôle important puisque c’est elle qui va valoir son surnom de Sendrier à Sandra. Mais ça clope pas mal sur scène et franchement les rangs en orchestre se prennent la fumée c’est pas cool. Ca sent le tabac pendant une bonne partie de la pièce, une horreur.

2. ca hurle. Pas les acteurs qu’on entend très bien, pas la voix off, ça va aussi. Mais les « effets spéciaux » et la musique, c’est infernal, je dirais même insupportable. J’ai été obligée de me boucher les oreilles et ça me faisait encore mal aux tympans. Il y avait plein de gamins dans la salle, je n’ose imaginer l’état de leur audition en sortant surtout que la dernière scène de danse dure quelques minutes. Je ne comprends pas l’intérêt, ok, c’est censé être un dancefloor, mais on est au théatre pas en boîte de nuit.

Un regret. Les saluts. 5 rappels, mouais faut pas exagérer quand même surtout quand on voit la comédienne qui joue Sandra qui a l’air de s’ennuyer au plus haut point. Elle n’avait de toute évidence pas très envie de saluer et encore moins les techniciens. Ca avait tellement l’air de la gonfler que j’ai arrêté d’applaudir.

Bref, un texte intéressant, des comédiens à l’aise dans leur rôle. Une revisite d’un conte afin d’aborder des sujets graves de façon ludique.

Si ça vous intéresse, le texte intégral est disponible aux éditions Acte Sud.

Un extrait de la pièce :

Et sinon le théatre de la Porte Saint Martin, c’est LA.

 

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